Le décalage


Comment essayer de comprendre le décalage entre le karaté d’autrefois et le karaté contemporain ?

Il faut pour cela revenir aux sources de la transmission du karaté. Remonter jusqu’à maître Itosu qui avait formé au cours de sa vie un très petit nombre de disciples, une dizaine, dont maître Funakoshi, fondateur de notre école Shotokan.
Nous savons tous que maître Funakoshi a passé une grande partie de sa vie à diffuser le karaté au Japon et a eu un nombre conséquent d’élèves. Cet enseignement se fit principalement dans le cadre de l’université, où des karatékas formés en quatre, cinq ou six ans dispensèrent à leur tour leur propre enseignement.
Mais il faut bien se dire aussi que ce fût une rupture avec la tradition d’Okinawa, où la formation d’un karatéka s’étendait sur une longue durée, où l’apprentissage d’un kata demandait de cinq à dix ans, et se poursuivait ensuite au fur et à mesure de la progression du karatéka, par un approfondissement toujours plus intense.

Aujourd’hui, dans le nouveau mode de transmission du karaté, ce qui est visible de l’extérieur est devenu prédominant. La forme a pris peu à peu la rigidité d’une carapace, et le contenu subtil, la raison d’être des techniques se perd. Dans la plupart des cas, seule est atteinte la première étape de la progression ancienne, celle qui correspond à l’apprentissage des formes de base. Si on se réfère sur l’enseignement du kata, on remarque aujourd’hui que seul l’aspect extérieur du kata constitue le critère de jugement. Ce pas a été franchi avec l’arrivée des compétitions en kata. Avec les années, la compétition « kata » est devenu un concours où se mesurent des contenants privés de tout contenus.
On constate qu’avec les années, le regard tourné vers l’intérieur et l’enrichissement de contenu inclus dans la pratique des katas ont été remplacés par le regard venu de l’extérieur, les gestes donnés à voir manquent souvent de signification propre.
Aujourd’hui, quand je regarde une exécution de kata, je remarque qu’avant tout le soin est porté sur la beauté du geste, souvent sans contenu, la fleur sans le fruit …
Alors que les maîtres d’autrefois méprisaient l’effort fait pour rendre « beaux » les gestes techniques en fleurissant les mouvements pour les regards extérieurs.
Je pense que même si l’exécution technique est belle, c’ést une conséquence secondaire qui ne constitue en aucun cas un but, car le kata n’est pas un moyen d’expression, mais un moyen de se forger soi-même, comme une arme.
Pour étudier la richesse d’un kata, il est indispensable de faire des efforts pour remonter le temps, pour trouver comment un même passage technique s’exécutait autrefois, comment l’appliquer aujourd’hui, dans quelle situation, etc.
Cette réflexion permet de découvrir des racines qui serviront à orienter notre pratique de tous les jours.

Pour revenir à ce que j’écrivais dans mon papier précédent, le karaté ne s’arrête pas à 50 ans. Heureusement pour moi, car je passerai le cap des 50 ans cette année … j’ai été initié au karaté en 1976, j’avais 14 ans et l’idée que je me faisais du karaté à cette époque était bien différente. Aujourd’hui, je considère plutôt que l’apogée du dynamisme technique commence vers cinquante ans. Malgré les petits traumatismes physiques, la passion demeure. Il faut prendre soins de notre condition physique, de notre santé, c’est primordiale en tant que pratiquant. Pour nous, karatékas, le corps constitue une arme. Le karatéka est mains nues et doit créer avec les mouvements de son corps un équivalent de sabre.
Ce processus demande une utilisation particulière de tout le corps. C’est pourquoi le karaté s’étend tout au long de la vie de l’homme et sa pratique doit comprendre à chaque moment la possibilité de s’adapter à l’âge.

C’est donc pourquoi aussi la pratique des katas est un support fondamental. On travaillera le même kata d’une certaine façon à vingt ans, d’une autre façon à cinquante ans. Un kata est un support qui permet de continuer à développer et à approfondir des techniques et la maîtrise du combat tout au long de notre existence. Cette formation n’est pas seulement physique, elle est mentale aussi.
Si on parvient à prendre conscience de ça, le décalage entre le karaté d’autrefois et celui d’aujourd’hui fond comme neige au soleil…

Enfin, pour ceux et celles qui prennent le temps de me lire, j’aimerai préciser que lorsque je porte un regard et une réflexion critique sur quelque chose, ce n’est nullement dans l’intention de polémiquer. C’est essentiellement pour ouvrir une porte à la réflexion sur la pratique du karaté.
Oss !

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A propos Salvatore Baldacchino

Je pratique le karate Shotokan J.K.A. depuis 1976. J'ai atteint le grade de 4ème Dan JKA et j'enseigne depuis 1998 à l'Ecole Shotokan Karate-Do J.K.A. Bubishi en Belgique.
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2 commentaires pour Le décalage

  1. Marco dit :

    Bonjour Toutes et Tous;l’évolution DANS et AVEC le kata tout au long de cet itinéraire de Budo.Chaque pratiquant a sa vision personnelle sur la chose mais en toute franchise,je dois te dire que nos chemins et idées se rejoignent vraiment très souvent.
    Le Kata est selon moi,un vecteur d’évolution de l’Art.Il est vivant en priorité dans l’âme de son exécutant et bien que le coté visuel peut souvent plaire,celà n’est pas son essence ni sa priorité initiale.Hors,de nos jours,il est vrai,qu’il peut perdre ce coté pour se voir admiré,plagié,….et faire plus dans le figuratif,que dans l’interne.
    Les katas sont d’abord non seulement jugés mais évalués par des tiers.Sur ce,qui peut se donner ce pouvoir et droit de savoir estimer,à sa juste valeur,le ressentit de tel ou tel exécutant?de connaître les difficultés par lequel ce dernier est passé avant d’en arriver là?de savoir déceler la forme idéale?;;;;;;(J’vais encore me faire des amis;lol)Un état d’âme n’est vécu que par son détenteur(évaluer et mettre des points sur un Picasso,Dali,…serait hors de propos)et chacun de nous edemeure une entité à part entière,non?
    La gestuelle et l’apparat des katas avec le logo(qui va bien)vestimentaire,belle coupe ou non(avec la ceinture usée tombant sur les chevilles,les kiai en intonnations plaisantes au peuple(pane,panem)(l’équipe italienne féminine pousse au paroxysme de porter le même rouge à lèvres et la même coiffure et  »chanter »les mêmes Kiai)…..La critique,certes m’est facile,mais ce chemin Karaté n’est pas semblable à celui du Karatedo des origines.
    Le Karatedo est un chemin de vie.Tous ses paramètres entrent dans notre quotidien par de petites portes discrètes .L’humilité,le respect,la droiture,…..efface l’égo tenant le haut du pavé de nos sociétés actuelles et qui plaît tellement que l’on en fait un facteur de réussite.
    L’Homme à dans ses gènes de toujours vouloir bousculer et tout changer,et force est de reconnaître qu’il a déjà beaucoup perdu sur ce tableau!
    Dans le Karatedo,le chercheur trouvera ce qu’il faut,s’il sait chercher correcetment et ne pas se laisser distraire.Il sera souvent solitaire sur un chemin déserté par ceux qui aiment tant plairent et briller,mais ce qu’il trouvera au bout sera d’un éclat autre que celui des néons.Cotôyons ces valeurs en pratiquant dur et fort,sans cesse….et demeurons proches de la forme vrai et non de la parodie.
    Tout comme Noble Salvatore,je ne critique nulle opinion et c omportement divergent des miens.Merci et bonne soirée.

  2. colinia dit :

    C’est BCP mieux ajd je crois:)

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